Répression de la pratique illégale chez Bombardier: l’OIQ s’y prend mal

Depuis quelques jours l’Ordre des ingénieurs du Québec fait encore les manchettes, cette fois-ci en raison des vingt-sept (27) constats d’infraction qu’il a déposé contre Bombardier et certains de ses employés. L’accusation contre les employés est d‘avoir posé des gestes relevant des actes réservés aux ingénieurs alors qu’ils n’étaient pas membres de l’Ordre, et aussi, dans certains cas d’usurpation de titre, alors que l’accusation contre Bombardier est d’avoir encouragé ces pratiques illégales.

La réaction de Bombardier ne s’est pas faite attendre: Elle entend contester les constats d’infraction sur la base du fait que, selon elle, les activités de conception aéronautique seraient de juridiction fédérale et non pas provinciale. Pour faire bonne mesure, elle a aussi glissée la menace de déménager ailleurs ses activités de recherche et développement.

Pour avoir longtemps œuvré dans le domaine de l’électronique, qui, comme celui de l’aéronautique, a longtemps été négligé par l’OIQ, je me doute que les accusations de l’Ordre sont justifiées : En fait, il est même probable qu’elles ne représentent que la pointe de l’iceberg. Cependant, la question qui se pose est la suivante: Pourquoi l’Ordre a décidé de frapper un grand coup maintenant ? Plusieurs explications sont envisageables, les unes n’excluant pas les autres:

  • Stopper l’hémorragie de membres dû à l’augmentation faramineuse du coût d’être ingénieur, l’idée étant  qu’en frappant les employés de Bombardier, qui est l’entreprise importante du secteur aéronautique au Québec, on ferait peur à tous les diplômés en génie du secteur qui ne s’inscrivent pas à l’Ordre.
  • La soif de revenus immédiats, qui a tristement caractérisé ”l’œuvre” de l’establishment en poste jusqu’en juin dernier (ainsi que du directeur général encore en fonction présentement). Cette soif se traduirait dans ce cas-ci en volonté de transformer les revenus d’amendes, qui maintenant ne constituent qu’un infime pourcentage des entrées de l’Ordre, en un véritable poste de revenus réels. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle Bombardier a été attaqué aussi et non pas juste ses employés.
  • La volonté de démontrer qu’il sert à quelque chose et qu’il n’a pas froid aux yeux lorsqu’il s’agit d’accomplir sa mission de protection du public. Si celle-ci est une des motivations le geste posé risque de passer auprès de la population comme un geste désespéré, après que son inaction vis-à-vis des ingénieurs ayant trempé dans la collusion et la corruption est devenue évidente lors des audiences à la Commission Charbonneau. Par ailleurs, les procédures entamées contre la Société des Traversiers du Québec et ses employés l’année dernière n’ont rien fait pour redorer le blason de l’Ordre, au contraire.

Pour ce qui est de Bombardier, le risque qu’il déplace ses activités de R&D (après qu’il a déplacé une bonne partie de ses activités de production ailleurs dans le monde), à cause des gestes posés par l’OIQ, est, selon moi, infime. En effet:

  • Bombardier a des investissements significatifs en équipements au Québec qu’il n’est pas aisé de déplacer.
  • Le Québec, du moins pour l’instant, demeure encore un quasi-paradis fiscal au niveau des crédits d’impôt à la R&D.
  • Le dollar canadien est légèrement moins cher que le dollar américain et considérablement moins cher que l’Euro, ce qui fait que les salaires ici demeurent très compétitifs au niveau mondial.
  • Une bonne partie des sous-traitants sont basés dans la grande région de Montréal, et un déménagement compliquerait les aspects logistiques de façon significative.
  • Le coût de cette esclandre avec l’OIQ représente, même dans le pire des cas,  des cacahouètes par rapport son chiffre d’affaires.

Cela dit, même si selon moi Bombardier bluffe avec son chantage aux emplois, comme il le fait depuis trente ans à chaque fois qu’il veut obtenir des subventions des gouvernements ou qu’il est mécontent de quelque chose, cela ne veut pas dire que la façon dont l’OIQ s’y est pris est judicieuse.

En premier lieu, il suffirait à Bombardier de déplacer un petit laboratoire de recherche de rien du tout en Irlande ou au Mexique pour faire paniquer tous les politiciens, à commencer par Jean-Marc Fournier, député de St-Laurent (où l’usine principale de Bombardier est située), et aussi Ministre des affaires intergouvernementales. Si, par ailleurs, Bombardier a vraiment l’intention de déplacer certaines activités de R&D ailleurs pour des raisons qui n’ont rien à voir, l’OIQ vient de leur fournir le prétexte parfait, et donc passer pour le méchant devant l’opinion publique!

Deuxièmement, les libéraux, maintenant au gouvernement, se gargarisent avec la création d’emploi. Même si dans la réalité ils n’ont que très très peu de contrôle sur l’économie, ils est évident qu’il vont prendre le parti de Bombardier. Ceci est d’autant plus vrai que le prétexte invoqué par beaucoup d’anglophones et diplômés en génie de l’étranger pour ne pas s’inscrire à l’Ordre est qu’ils ne parlent pas français, et que les libéraux, contrairement aux péquistes, n’ont que faire des questions linguistiques

Troisièmement, Suzanne Benoit, PDG d’Aéro Montréal, l’organisme qui regroupe les principaux joueurs du secteur au Québec, a fait allusion dans son entrevue à Radio-Canada au fait que Bombardier n’est probablement pas la seule entreprise du secteur dans la mire de l’Ordre. Je vois mal l’OIQ se battre contre les départements juridiques et le départements de relations publiques de Bombardier, Bell Hélicoptère, Pratt&Whitney, CAE, CMCE, Heroux Devtek, Messier Dowty, etc.

Le nouveau président de l’OIQ, Robert Sauvé, tient présentement dans les mains une belle grenade dégoupillée qu’il vient d’hériter de ses prédécesseurs irresponsables qui ont laissé les permanents, dont le directeur général encore en poste, créer des désastres financiers et de relations publiques. Pour s’en sortir, il faudra qu’il lance la grenade le plus loin possible en posant ces deux gestes très très rapidement:

a) Reprendre entièrement le contrôle de la permanence.de l’organisation, et sortir tous les avocats et consultants qui poussent vers des litiges justifiant des honoraires,

b) Prendre personnellement en main les négociations avec Bombardier et avec les autres entreprises du secteur, le but étant d’obtenir que tous les employés pratiquant le génie dans ces entreprises s’inscrivent à l’Ordre, en leur facilitant la tache, tout en baissant le ton sur la place publique et tout évitant, dans la mesure du possible, les recours devant les tribunaux.