Peut-on arrêter l’effet domino après la vente de DESSAU ?

L’annonce de la semaine dernière à l’effet que les activités d’ingénierie de DESSAU (cinquième firme canadienne de génie-conseil) ont été vendues à  la firme albertaine STANTEC (deuxième firme canadienne de génie-conseil)  démontre, si besoin était, le manque de vision flagrant des politiciens au pouvoir, libéraux comme péquistes. Il y a lieu de remarquer cependant que l’on peut néanmoins comprendre qu’ils aient vraiment hâte de passer à autre chose. Par ailleurs, François Legault, le chef de la CAQ, qui apparemment n’aurait rien à se reprocher dans ce dossier particulier, a vertement critiqué ses adversaires politiques, tout en se gardant bien de proposer des solutions concrètes. 

Rappel historique

La suite des événements a commencé avec le témoignage de Rosaire Sauriol à la commission Charbonneau, à la démission en cascade des frères Sauriol de leurs postes respectifs dans l’entreprise, les louvoiements de l’AMF probablement sous les pressions contradictoires du gouvernement péquiste de Mme Marois, pour se conclure récemment sous la politique de non-intervention du gouvernement libéral de M. Couillard.

Le résultat?

Le Québec devient graduellement un passager dans un domaine de l’économie mondiale où, jusqu‘il a peu de temps, il était encore assis sur le siège du chauffeur. Ceci est d’autant plus tragique que DESSAU n’est pas un cas isolé dans le génie-conseil: La firme TECSULT a déjà été achetée par la multinationale californienne AECOM, ce qui, dit entre parenthèses, ne semble pas avoir été bénéfique pour ses pratiques d’affaires. Même le premier joueur québécois et canadien dans le domaine, SNC-Lavalin, licencie allègrement, et qui plus est, est désormais dirigé par un américain, fragilisant d’autant l’emprise des québécois sur la firme qu’ils ont tant contribué à faire réussir, à coups de contrats publics et de subventions gouvernementales.

Si l’on regarde les autres industries où le Québec jadis excellait, le portrait se fait encore plus sombre. Aujourd’hui les secteurs où le Québec est un joueur de premier plan se réduit comme une peau de chagrin:

  • le domaine de l’électronique et les télécommunications est mourant depuis la déconfiture de Nortel,
  • l’aéronautique est fragilisée par les déboires de Bombardier avec la série C, ainsi que pas sa volonté d’impartir des grands pans d’activités au Mexique, en Irlande et en Inde,
  • le secteur de l’automobile est mort et enterré depuis les expériences catastrophiques de Hyundai à Bromont et de GM à Boibriand,
  • les biotechnologies, après un début prometteur avec Biochem Pharma, acheté et liquidé par la multinationale anglaise Shire, pataugent sans leader clairement établi,
  • le secteur de l’aluminium n’est plus ce qu’il était, depuis que Alcan a été vendue à Rio Tinto.

Qu’est-ce qui reste? L’énergie hydroélectrique avec Hydro-Québec, et certains pans de l’informatique, dont cependant plusieurs joueurs sont contrôlés par des étrangers. Le pire est que le contre-coup est progressif, car les acheteur étrangers souvent attendent  patiemment quelques années avant de retirer leurs billes, histoire d’endormir l’opinion publique, et aussi de faire le plein de subventions gouvernementales.

Pour les ingénieurs encore à l’emploi de DESSAU est-ce quand même une bonne nouvelle?

Dans l’immédiat oui, car ils vont probablement continuer à recevoir leur salaire pendant quelques mois encore. Cependant, et au delà de toute déclaration rassurante, advenant un ralentissement des activités de STANTEC, est-ce que la direction albertaine coupera en premier des postes en Alberta ou a Québec ? Hhhhmmm…on accepte les paris!

Par ailleurs, cette question est loin d’être la seule qu’il est pertinent de poser. En particulier:

  • Quelle compensation recevront les centaines d’ingénieurs qui ont perdu leur emploi chez DESSAU au cours des derniers mois? Je crains que comme ils n’étaient pas à la table de négociation, leurs intérêts n’ont nullement été pris en considération, à l’exception, peut-être, de certains qui sont au courant de frasques encore non-exposées de leurs anciens patrons….
  • La firme STANTEC a fait du “pick and chose” dans les actifs de DESSAU, et plusieurs filiales ont été exclues de la transaction parce que jugées “trop risquées“. Alors, qu’est qui arrivera aux ingénieurs qui travaillent pour ces filiales? La question est d’autant plus inquiétante que le président de STANTEC, M. Gomes, a clairement indiqué que sa firme ne remboursera pas les montants payés en trop par les contribuables québécois en raison de la collusion et de la corruption. C’est qui qui remboursera alors? Les frères Sauriol ? Ce serait beau, mais j’en doute fort: entre les employés non-syndiqués et les frères Sauriol il y a une certaine disparité de moyens pour payer des avocats, n’est-pas…? Je crains que, comme d’habitude, ceux qui feront les frais des frasques des politiciens, des lobbyistes et des affairistes, ce seront les employés qui perdront leur emploi et auront beaucoup de mal à se replacer, et notamment les ingénieurs qui faisaient le travail véritable honnêtement et de façon compétente, et qui n’avaient pas la moindre idée de ce que leurs patrons concoctaient !
  • Qui encaissera l’argent de la transaction? Encore là les reposes qui ont été données relèvent du flou artistique …cependant il est clair que ceux qui ont tant nui à l’entreprise seront loin de sortir tous nus de cette aventure, n’en déplaise à ceux qui on travaillé dur pour les rendre riches en premier lieu et qui aujourd’hui cherchent un emploi !

Les solutions existent… 

Il est clair que désormais, si rien n’est fait, ce scénario se répètera encore, et à court terme, dans d’autres firmes de génie-conseil, dont SNC-Lavalin. Bien sur des solutions existent, et elle sont connues, mais les politiciens auront-ils la volonté et le courage pour les mettre en application? J’en doute fort: ils haussent les épaules lorsqu’ils sont au pouvoir, et déchirent leur chemise (tout en faisant des affirmations creuses) lorsqu’ils sont à l’opposition. Cela dit, voici deux solutions qui assainiraient rapidement le domaine avant que ce soit trop tard:

  • Encourager la formation de consortiums de petites firmes indépendantes pour l’allocation de contrats publics, plutôt que de donner les projets à un gros maitre d’œuvre.  Bien sur cela implique une supervision des projets beaucoup plus serrée de la part du ministère des transports et des municipalités, mais cela permet de pérenniser l’expertise d’ingénierie à des endroits où aucune multinationale privée ne peut aller la puiser.
  • Conditionner toute subvention, crédit d’impôt ou aide gouvernementale à la cession de capital-action à l’état québécois. Du communisme vous direz? Pas du tout. Le libéral Jacques Daoust, ministre de l’économie, et ancien président de grosses banques et compagnies, semble être d’accord avec moi là-dessus. On verra bien si les financiers du PLQ le laisseront faire. Par ailleurs, bien évidemment le diable est dans les détails: Si cette idée se concrétise, qui siègera sur les conseils d’administration des entreprises aidées par l’état québécois? Si ce sont les amis des amis, le problème restera entier, mais si ce sont des personne honnêtes et compétentes, sélectionnées de façon impartiale (par examens ou concours par exemple), on pourrait réduire énormément la corruption et améliorer la rentabilité des entreprises en même temps.