Parallèles et différences entre Maud Cohen et Monique Jérôme-Forget

À l’occasion de la sortie du livre autobiographique de l’ancienne présidente du Conseil du Trésor du gouvernement libéral de Jean Charest, Monique Jérôme Forget, le journaliste Charles Lechevalier a mis l’accent sur l’agression sexuelle dont elle aurait été victime (elle n’a pas voulu nommer le coupable). Cependant, c’est plutôt la déclaration révélatrice suivante  qui aurait dû  faire l’objet d’une attention médiatique particulière :

« J’ai tenu des propos tendancieux à plusieurs occasions. Je me suis prêtée à ces stratagèmes partisans et détestables, que je voyais comme un mal nécessaire. J’avais saisi que c’était ainsi que je gagnerais des points au jeu de la politique. »

Un aveu étonnant, mais sans doute sincère

Il est certain que si Mme Jérôme-Forget avait fait son ”mea culpa” lorsque elle était toujours en poste, ou du moins immédiatement après son départ du conseil du trésor en 2009, elle aurait monté considérablement dans l’estime de la population. Aujourd’hui, plus de six ans après les faits, et en considérant qu’elle a soixante-quinze ans, et n’a donc probablement plus d’ambitions politiques, la valeur de sa franchise diminue considérablement. Il est néanmoins intéressant de savoir qu’au moins une ancienne politicienne professionnelle admet ce dont tout le monde se doute.

En particulier, sa version moins édulcorée et plus détaillée de la vieille expression ”la fin justifie les moyens” montre quelle sorte de personnes sont désormais attirées par la politique au Québec, du moins dans les grands partis. On en a d’ailleurs vu toute une démonstration lors des audiences à la Commission Charbonneau, exercice qui a finalement abouti en queue de poisson, puisque les vrais gros bonnets n’ont jamais été entendus. Les grandes décisions qui affectent et qui affecteront notre vie, ainsi que celle de nos enfants, continueront donc à être prises en fonction du ”jeu politique’,’ par des gens qui veulent ”gagner des points”.

Conséquences

Lorsque l’exemple vient d’en haut, il est certain que beaucoup de “petits“, comme certains députés d’arrière-banc, certains obscurs conseillers municipaux, certains administrateurs d’ordres professionnels, voire même certains administrateurs de OSBL, se disent qu’ils peuvent, et même doivent, faire pareil pour atteindre les mêmes ”objectifs de carrière” que Mme Jérôme-Forget.

Par ailleurs, contrairement à ce que les naïfs peuvent croire, tout parti politique qui a la moindre chance de se retrouver au pouvoir, ou même d’élire un nombre significatif de députés, regorge d’émules de l’illustre dame. La raison est fort simple : Pour ces individus leur réussite personnelle est tout ce qui compte,  et ils s’associeront au premier parti qui leur fera une place, indépendamment de toute considération idéologique.

Le parallèle

En ce qui a trait à Maud Cohen, elle a été présidente de l’OIQ de juin 2009 à juin 2012, période au cours de laquelle elle instigua et commença à implémenter les règlements qui ont fait exploser le coût d’être ingénieur.  Par ailleurs, et dans le but manifeste de garder sa mainmise sur le pouvoir, elle n’hésita pas à se servir des ressources humaines et financières de l’organisation pour d’abord essayer d’intimider et ensuite éjecter du conseil tout administrateur qui ne montrait pas une attitude soumise à son égard. Pour ce faire, elle initia ou continua plusieurs litiges juridiques et règlementaires, n’ayant bien évidemment aucun lien avec la protection du public.

Ces litiges ont coûté aux ingénieurs des centaines de milliers de dollars en frais d’avocats, et ce n’est pas fini, puisque la plupart traînent encore aujourd’hui. Il y a même un litige qu’elle a initié aussi en son nom personnel, et son nom figure toujours aujourd’hui dans les procédures, et ce, bien que presque trois ans se soient écoulés depuis qu’elle n’est plus présidente. L’OIQ paye encore pour ses frais juridiques personnels.

Est-ce que ses agissement peuvent être qualifiées de ”stratagèmes partisans et détestables”? Je suis mal placé pour me prononcer puisque j’ai été moi-même l’une des victimes de ces manœuvres, mais il existe suffisamment d’information publique sur le sujet pour pouvoir se faire une idée. Par ailleurs, c’est sans doute pour cela aussi qu’une cotisation supplémentaire de 90 $ a été imposée unilatéralement juste avant Noël 2013 par son successeur Daniel Lebel.

Maud Cohen a démissionné du conseil quelques semaines avant de se présenter comme candidate aux élections provinciales de septembre 2012 pour la Coalition Avenir Québec dans le comté de Laval des Rapides. Présentée par ce parti comme ”incorruptible”, elle avait été omniprésente dans les médias  en martelant un discours portant sur l’éthique professionnelle et sur les initiatives qu’elle avait prises pour lutter contre la corruption.

Au delà de l’efficacité objective des mesures qu’elle imposa aux ingénieurs, la question se pose à savoir est si ses priorités étaient effectivement cohérentes avec son discours officiel, faute de quoi l’expression “propos tendancieux” risque bien être à propos. Or, une analyse sommaire de l’information publique disponible sur le site de l’OIQ montre les éléments suivants :

a) Pendant sa présidence, le nombre de cas traités par le syndic de l’OIQ a augmenté considérablement. Cependant, AUCUNE condamnation du comité de discipline au cours de la présidence de Madame Cohen n’a porté sur des cas ou un ingénieur aurait remis ou reçu une enveloppe brune, ou aurait financé illégalement un parti politique. Pourtant, le sondage réalisé par le Réseau des ingénieurs du Québec en janvier 2010, qui a connu une large diffusion dans les médias, et que je connais bien puisque j’en ai supervisé la réalisation comme directeur général de l’époque, a clairement démontré que 73 % des ingénieurs ont été témoins ou ont entendu parler de cas de favoritisme, et 33 % des ingénieurs œuvrant dans le domaine de la construction ont admis que l’entreprise pour laquelle ils travaillent (ou ont travaillé) avait été confrontée à au moins un cas de favoritisme.

b) En 2011-2012 la dépense associée au fonctionnement du bureau du syndic a été effectivement presque doublée par rapport à 2009-2010, mais est demeurée de l’ordre du dixième du budget total de l’OIQ, et cela parce que, malgré les fortes augmentations de cotisation imposées aux ingénieurs, plusieurs autres postes budgétaires ont été augmentés de façon similaire. C’est notamment le cas des services administratifs (24% des dépenses totales de 22.884 M$), des communications et affaires publiques, promotion de la profession et campagne de valorisation de la profession de la profession (16% des dépenses totales), des activités de la direction générale et du secrétariat (9% des dépenses totales).

Enfin, il y a aussi lieu de remarquer qu’entre 2009 à 2012, soit les années où elle était présidente,  les jetons de présence de la présidence sont passés de 77 905 $ à 131 630 $, alors qu’ils étaient de 49 135 $ en 2006 ! Ce revenu s’ajoute bien sûr au revenu reçu par le titulaire du poste dans le cadre de son emploi principal, en l’occurrence, dans le cas de Maud Cohen, la firme CGI.

Les différences

Monique Jérôme Forget fut élue à l’assemblée nationale à quatre (4) reprises avec des majorités considérables, alors que Maud Cohen se présenta juste une fois et arriva très loin derrière le leader étudiant Léo Bureau-Blouin et le député sortant Alain Paquet.

Pourquoi parler de Maud Cohen si elle n’est plus en position de pouvoir ?

Maud Cohen a vraisemblablement encore une certaine influence, voire une influence certaine, sur l’OIQ: La culture du secret qui a caractérisé sa présidence, ainsi que celle de ses successeurs Daniel Lebel et Stéphane Bilodeau, ne disparaitra pas de sitôt. Il n’y a qu’a lire les arguments que l’OIQ donne aujourd’hui pour justifier son refus de publier les procès-verbaux dans leur intégralité ….

Il y a aussi une coïncidence surprenante : d’après les rapports annuels de ADM de 2012 (voir page 38 de 52) et de 2013 (voir page 20 de 27), Maud Cohen a été au conseil d’ADM (Aéroports de Montréal) en même temps qu’un certain Pierre Pilote, qui a été l’un des deux  rédacteurs du rapport rédigé pour le président de l’Office pour mettre l’Ordre des ingénieurs au pas (le pas du président de l’Office, Jean Paul Dutrisac, bien évidemment).

Enfin, le fait que ses frais juridiques personnels soient encore assumé par l’OIQ trois ans après son départ est indicatif du fait que son ombre plane encore  sur l’organisation.