Le ras-le-bol d’un membre

Je viens de recevoir ce poignant témoignage d’un ingénieur qui ne désire pas être identifié, possiblement car il craindrait des représailles. Or, d’habitude je me refuse de publier des lettres sans signature, mais dans ce cas-ci, j’ai décidé de faire exception, car les préoccupations soulevées par ce membre sont d’actualité et, de plus, je partage la plupart de ses affirmations. Je vous encourage aussi à ouvrir les liens, il sont très instructifs…

”Bonjour,

Ce weekend, un jeune ingénieur m’a demandé de lui expliquer simplement les raisons derrière autant d’opposition contre l’Ordre de ces temps-ci, car lui en était toujours fier.

Tout d’abord, je lui ai fait part que le fait qu’il soit en encore fier m’a fait chaud au cœur car, j’ai toujours été très fier de ma profession et très dogmatique sur les devoirs et responsabilités de l’ingénieur.

Je lui ai ensuite expliqué qu’il n’y avait pas vraiment d’opposition “à l’Ordre” car tous les ingénieurs savent très bien qu’il doit y avoir un organisme de régulation qui s’assure que le public est protégé selon le code des professions – on aura beau dire que tous les ingénieurs sont des “anges” mais la réalité en est toute autre – et que l’opposition était en fait contre les règlements imposés unilatéralement pour des raisons qui apparaissent à bien des ingénieurs n’être que des tactiques pour “contrôler” les membres, sans raison valable et sans valeur ajoutée.

Par la suite, ayant analysé tous les dossiers depuis presque 2 ans, j’aurais pu le diriger à plusieurs endroits sur le net pour qu’il connaisse les enjeux en profondeur, mais ceci lui aurait demandé d’investir plusieurs heures à lire. Qui serait assez fou pour faire cet exercice? 

 Je lui ai donc résumé la situation ainsi: Supposons que deux ingénieurs au service d’un grand bureau perdent leur emploi et se retrouvent au chômage. Ceci n’est pas difficile à comprendre de nos jours et voici des faits: http://bit.ly/1zxcDBR et http://bit.ly/1zxcmij  

Après 6 mois au chômage, sans prospect sérieux et réalisant que les grands bureaux n’engagent plus d’employés permanents, ces deux ingénieurs, passionnés par leur domaine – disons le génie environnemental ou structural – décident de travailler ensemble pour offrir leur service en sous-traitance aux grands bureaux et à des entrepreneurs en construction, le tout afin de se partager les coûts des logiciels spécialisés qu’ils auront besoin et qui coutent des dizaines de milliers de dollars annuellement (exemple, Autocad Civil, P-Frame, S-Frame, etc).

La forme la plus simple pour se faire sera évidemment de s’incorporer, et c’est là qu’ils seront exposés à des coûts annuels comme suit:

  • Il leur coutera de leur poche presque $500 pour chacun d’eux pour leur cotisation à l’Ordre, donc ~$1000 qui auparavant étaient payés par leur employeur
  • Il leur coutera environ $3000 en formation (assumant $100 par heure) qui auparavant étaient offerts par leur employeur gratuitement.
  • Il leur coutera de leur poche, et dans le meilleur des cas, presque $800 pour chacun d’eux pour leur assurance-médicament (s’ils ne sont pas malade car le déductible est de $350 chacun – source: http://bit.ly/1zxeMNS) donc ~$2300 qui auparavant étaient payés par leur employeur (De plus, bonne chance si ceux-ci ont le “malheur” d’avoir plus de 40 ans ou d’avoir une famille car les frais montent rapidement – Ouch! http://bit.ly/1zxeMNS)
  • Il leur coutera ensuite $1875 en assurance-responsabilité avec ENCON qui auparavant étaient couverts par leur employeur jouissant d’une dispense et ce, même si leurs revenus sont moins de $100,000 les premières années (source: http://bit.ly/1zxfdrI). De plus, ces assurances augmenteront de façon astronomique si ces ingénieurs décident d’offrir leur service comme sous-traitant spécialisé pour parfaire du travail de pointe (par exemple analyse FEA de structures d’avion), et ce, quand auparavant c’étaient les assurances du client qui couvraient ce genre de travail.

Excluant l’investissement les $10,0000 à $20,000 pour le bureau, le téléphone, les ordinateurs, les logiciels, les comptables, etc., ces deux ingénieurs se retrouveront avec des coûts minimaux de $8,175 dans le MEILLEUR des cas simplement pour avoir le titre d’ingénieur pour des revenus combinés de $100,000. Dans cet exemple, il ne leur restera que moins de $80,000 à se partager à deux, donc, pas assez pour faire vivre une famille…et pour ceux qui diront que des ingénieurs en pratique privée dans des petits bureaux feront beaucoup plus que $100,000 au début avant de se faire connaître, je vous invite à vous informer qui coûte plus cher à l’heure de ces temps-ci entre un ingénieur d’un grand bureau sur un chantier et un plombier ou un électricien ou un mécanicien. Vous en serez outré…

Alors voilà: ces deux ingénieurs subiront une taxe d’environ 10% avant même d’avoir commencé à gagner un salaire convenable… (et les carrés rouges criaient dans la rue pour combien déjà?)

Après un an ou deux, ces deux ingénieurs constatent que ce n’est plus très intéressant de pratiquer l’ingénierie… et ils ferment boutique ou les plus spécialisés plient bagages et partent hors de la province.

Plus de relève pour les grands bureaux qui se meurent. Plus d’intérêt dans la profession. Plus d’innovation. Plus de société distincte.

Quelle erreur.

Pourtant, les défenseurs de la “protection du public” vous dirons que la seule mission d’un ordre professionnel est de protéger le public. Ils ont raison mais leurs justifications battent de l’aile rapidement lorsque vient le temps de démontrer les avantages d’imposer un monopole d’assurance responsabilité quand le marché libre est moins cher. Ou, de démontrer les avantages d’imposer une assurance médicament quand celle de la RAMQ est moins chère. Car après tout:

  • Le public est-il mieux protégé parce que les ingénieurs payent plus cher pour leurs assurances?
  • Le public est-il mieux protégé lorsqu’il ne reste que les grands bureaux d’ingénierie? (note: la CEIC a plutôt démontré le contraire!)
  • Le public est-il mieux protégé lorsque les petits bureaux, plus spécialisés et moins chers, n’existent plus pour valider les travaux des entrepreneurs en construction? (Les mêmes vérifications que, minimisation de risque oblige, les grands bureaux spécifient aux entrepreneurs maintenant…)
  • Le public est-il mieux protégé d’avoir créé deux classes d’ingénieurs: ceux dans les grands bureaux que le public n’engage jamais et qui ne travaillent que pour les gouvernements et les grandes entreprises et ceux dans les petits bureaux qui se meurent? Que fait un membre du public qui veut faire des travaux chez lui maintenant?
  • Personnellement, je ne le comprends pas, et ce, indépendamment de ce que n’importe quel lobby gouvernemental, politique, d’avocats ou d’assurances concoctera comme justification boiteuse qui ne veut pas considérer que l’ingénierie n’existe pas juste au sein du nirvana de l’impunité d’un gros bureau ou d’une agence gouvernementale fournit à ses ingénieurs.

Les ingénieurs qui œuvrent dans les petits bureaux sont l’innovation, la relève, la compétitivité d’une société et ce sont ceux qui étaient à la source de la fierté des “bâtisseurs québécois” avant que les gros bureaux ne deviennent gros.  Il en découle donc que ne pas détruire la compétitivité de ce marché et de le supporter est le minimum qu’un gouvernement doit faire s’il veut faire vivre son économie.

Car avoir une bureaucratie qui ne produit rien imposer des obstacles aux “moteurs” de l’économie ne fera certainement pas grandir l’économie – la même qui paye pour leur salaire!

C’est pour cela que les ingénieurs en pratique privée se plaignent.

Lettre signée”