1993-1997 Les années Lamarre

Entre 1993 et 1997, l’homme fort de l’OIQ était sans contredit le président de l’époque, Bernard Lamarre. En perte de vitesse après la faillite de Lavalin, et son absorption par SNC, Bernard Lamarre était un personnage autoritaire, qui m’a toujours donné l’impression d’avoir pris le poste de président de l’OIQ pour continuer à avoir de l’influence politique et dans les affaires. Il menait l’organisation grosso modo comme il menait Lavalin: Le conseil d’administration était pour lui un lieu de ratification, et certainement pas un lieu de débat démocratique. Il prenait les décisions, il faisait mâcher la documentation par la permanence, et il s’attendait à ce que l’exécutif et le conseil approuvent le tout à la vapeur.

Étonnamment, la plupart des administrateurs, dont certains n’étaient pas par ailleurs dénoués d’intelligence, le suivaient aveuglement dans pratiquement tout ce qu’il proposait, peu importe la justesse ou la pertinence. A cette époque j’ai appris à la dure deux choses qu’un profane en politique, avec de plus un sens de l’éthique très poussé (qualifié dans d’autres cercles de naïveté), ignore naturellement:

  • La première est que beaucoup d’élus, une fois élus, votent en fonction de leurs intérêts (ou de ceux qu’ils perçoivent comme tels), et non pas de ceux de l’organisation  et encore moins de qui ont voté pour eux. Ce qui est objectivement juste ou nécessaire, ainsi que leurs promesses électorales, entrent encore moins en ligne de compte.
  • La deuxième, plus prosaïque, est que les décisions ne se prennent pas en séance, mais bien avant, lors de réunions informelles restreintes de quelques individus influents, qui, souvent, ne sont même pas des élus. Sauf situations particulières, les séances du conseil finissent par être là pour la galerie: Les initiés savent a l’avance ce qui va être décidé, la plupart des élus n’étant que des acteurs conscients ou inconscients dans une pièce de théâtre.

Par exemple, lorsqu’il fut question du transfert des vols internationaux de l’aéroport de Mirabel à  l’aéroport de Dorval, Bernard Lamarre n’eut aucun mal à faire passer une résolution à l’effet de faire une étude et mettre des publicités plein page dans les quotidiens avec le logo de l’Ordre pour recommander le dit transfert, le tout au frais de l’OIQ bien sur. Une simple  lubie de Bernard Lamarre? Peut-être, même si je suis loin d’en être convaincu. Cependant, une chose est certaine: Ce dossier n’avait strictement rien à voir avec la mission de l’Ordre, ce qui n’a nullement empêché la majorité du conseil de voter pour la résolution!

Cela dit, son mode de “gouvernance” ne fonctionnait pas toujours, et ce malgré l’attitude ci-haut décrite de la majorité des administrateurs : En particulier, l’imposition de l’assurance responsabilité professionnelle obligatoire de base à tous les ingénieurs fut refusée une première fois par l’assemblée générale, avant d’être reproposée et acceptée avec un seul vote de majorité (le sien) lors de l’assemblée générale de l’année suivante, et ce, après avoir neutralisé certaines catégories d’ingénieurs particulièrement réfractaires, notamment en les exemptant de l’obligation de s’assurer. Ce règlement était particulièrement odieux: Cette assurance, qui dit entre parenthèses est encore imposée aux ingénieurs aujourd’hui, avait été présentée comme une couverture pour ceux qui faisaient de la consultation en plus de leur emploi principal (‘moonlighting’). Cette catégorie constituait une très petite minorité des ingénieurs, mais l’ obligation, elle, s’appliquait à presque tous les ingénieurs. Dans la réalité la police ne couvrait pas grand chose: 10000 $ de facturation par année, avec une limite de 2000 $ par contrat! Par contre, elle couvrait pour des montants bien supérieurs lorsque l’employeur de l’ingénieur n’existait plus, ou avait fait faillite. Les mauvaises langues eurent tôt fait de faire le rapprochement entre le libellé de la police d’assurance et la situation dans laquelle se trouvaient les anciens de Lavalin qui ne travaillaient pas pour SNC-Lavalin ….

Un autre “dada” de Bernard Lamarre fut d’essayer d’imposer la norme ISO aux firmes de génie-conseil. L’effet prévisible d’une telle démarche, si elle avait eu du succès, aurait été la probable disparition de beaucoup de petits bureaux, puisque, pour eux, les coûts de certification auraient été prohibitifs, alors que pour les grandes firmes ils seraient restés parfaitement acceptables. Malgré la présence sur le conseil de plusieurs administrateurs travaillant dans des petits bureaux, la résolution passa sans problème. Elle fut néanmoins arrêtée par le gouvernement, qui ne voyait pas d’un bon œil le fait d’élargir les pouvoirs d’un ordre professionnel au delà de ses membres individuels. Tiens..tiens…c’est un thème qui redevient aujourd’hui d’actualité.

En tant que jeune administrateur ”naïf” ces initiatives ne me plaisaient pas du tout et je ne m’en cachais pas. J’ai alors découvert que cela prenait une très grande force intérieure pour  jouer à l’opposant, surtout lorsque l’on est seul ou presque, car on est vite traité comme un pestiféré par ses collègues.

Pour bizarre que cela puisse paraître, pendant les années qui ont suivi, j’ai vu pire: Au moins Lamarre, même s’il les “bulldozait”, faisait approuver toutes les décisions importantes par le conseil. J’ai connu d’autres présidents, à l’OIQ et ailleurs, qui ne se sont pas gênés pour mettre  carrément le conseil devant le fait accompli. Ce qui est encore plus étonnant est que la plupart du temps ils s’en sont tirés sans que le CA les rabroue, alors que normalement ceci devrait être un motif de destitution!

Une dernière remarque concernant cette période: Bernard Lamarre s’intéressait réellement seulement à quelques dossiers et, de plus, il avait relativement peu d’intérêt pour toutes les questions administratives et de gestion interne. Plutôt que confier les dossiers `politiques` pour lesquels il avait peu d’intérêt à ses vice-présidents, il préférait les déléguer au directeur général de l’époque. En le laissant faire, les administrateurs en tant que groupe, ne se rendaient pas compte qu’ils étaient en train de commettre une grave erreur: Lorsque l’on délègue des pouvoirs, on a toujours du mal à les récupérer ensuite.

Cependant Lamarre ne renda pas vraiment service à ce directeur général non plus: dans les années qui suivirent, plusieurs administrateurs voyaient la main cachée du directeur général dans tous les dossiers qui leur étaient présentés…même lorsque ce n’était pas le cas. Il se trouva alors dans la désagréable situation de se faire constamment critiquer sans pouvoir réagir, en raison de son obligation de discrétion!