Les services aux membres: L’illusion de la vache à lait!

Au tournant des années 2000, l’OIQ a crée la Corporation de services des ingénieurs du Québec. Cette initiative s’inscrivait dans la foulée de la création par PEO (le pendant de l’OIQ en Ontario) de ”l’advocacy body” des ingénieurs ontariens, l’Ontario Society of Professional Engineers. Elle faisait suite aussi à la création de Gestion Ferique, l’organisation qui gère les fonds de placement destinés en priorité aux ingénieurs, qui auparavant étaient gérés directement par l’Ordre.

Plusieurs considérations avaient mené à l’époque à la création de la Corporation de services des ingénieurs, différentes d’ailleurs pour chacun des intervenants. Cependant, tous s’entendaient sur un point: L’ordre des ingénieurs devait se recentrer sur sa mission de protection du public et élaguer toutes les activités qui n’étaient pas en relation avec sa mission, dont notamment les services aux membres.

L’approche était judicieuse: Non seulement parce que l’Ordre allait enfin pouvoir véritablement se concentrer sur ce qu’il devait faire, mais aussi parce que la Corporation, une fois assurée sa viabilité, aurait pu remplir un vide béant: La défense des intérêts des ingénieurs, chose que l’OIQ ne pouvait, et ne peut toujours pas, légitimement faire, étant donné que sa mission est de protéger le public.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Malheureusement, aujourd’hui on regarde la situation et on se désole: Au cours des dernières années, l’Ordre a recommencé à s’immiscer dans de nombreux domaines  parfaitement étrangers à sa mission, dont les services aux membres. Par ailleurs, comme nous l’avons tous constaté lors des audiences à la commission Charbonneau, il a négligé des activités essentielles à sa mission.

De plus, cette volteface, a été inévitablement mal accueillie par la Corporation  (faisant affaire aujourd’hui sous le nom de Réseau des ingénieurs du Québec), à qui l’Ordre lui-même avait légué les services aux membres. Cela a forcement entrainé de nombreux litiges, dont plusieurs sont encore en cours aujourd’hui.

Pourquoi ?

Je ne souhaite pas entrer dans les détails de ces litiges, d’autant plus que j’y suis personnellement impliqué. Il est néanmoins légitime de poser la question à savoir quelles étaient les motivations des dirigeants de l’Ordre au cours des dernières années pour changer leur fusil d’épaule de façon aussi cavalière et ainsi provoquer, en toute connaissance de cause, une guerre intestine. Je n’ai pas une réponse définitive, mais je constate néanmoins les faits suivants:

  • En 2001, lorsque la Corporation a été crée, les redevances sur les services rapportaient à l’Ordre 1,398 M$, dont seulement 1,216 M$ avaient trait à des activité pertinentes pour le transfert de services (voir page 56 du rapport annuel 2000-2001 de l’OIQ), alors qu’à la fin de 2006, elles rapportaient à la Corporation 2,764 M$ (voir page 13 du rapport annuel 2005-2006 du ReseauIQ).
  •  En 2007, M. André Rainville a été nommé au poste de directeur général de l’Ordre.
  • Dès la fin de 2007, l’Ordre a demandé des montants faramineux (des centaines de milliers de dollars par année) à la Corporation de services, sous prétexte que l’exclusivité et la fourniture de la base de données ”avaient une valeur”.
  • Au début de l’année 2008, le président de la Corporation de services de l’époque, Etienne Couture, signait, dans un climat houleux et sans un appui clair du conseil de la Corporation, une ”entente” donnant 1.7 M$ sur deux ans à l’OIQ, dont 500,000 $ au moment de la signature. Il y a lieu de remarquer que les vérificateurs de la Corporation de l’époque se refusèrent d’entériner ce montant comme représentant la juste valeur marchande de la contrepartie de l’Ordre.
  • Au cours de l’année 2008, la Banque Nationale annonçait qu’elle résiliait son entente de partenariat avec le Réseau en plein milieu de contrat, et ce, sans raison apparente.
  • Au milieu de l’année 2009, en plein milieu de ”l’entente” signée avec la Corporation des ingénieurs du Québec, l’OIQ lançait un ”appel de propositions” auprès, entre autres, des mêmes fournisseurs de services qu’il avait transféré, avec compensation, à la Corporation de services, juste quelques années auparavant; dont notamment La Personnelle pour les assurances auto-habitation, et…la Banque Nationale pour les services bancaires .
  • Au début de l’année 2010 l’OIQ annonçait son partenariat avec la Banque Nationale pour les services bancaires (tiens..tiens..) et avec TD-Meloche Monnex pour les services d’assurance auto-habitation.
  • Les revenus associés aux commandites, à la publicité et aux montants versés par la Corporation d’une part, et ceux versés aux avocats et consultants externes d’autre part, donnent un portrait approximatif mais très parlant  de résultat net de l’opération au cours des années (source: rapports annuels de l’OIQ). Bien que toute les commandites et publicités n’étaient pas nécessairement reliées à des revenus que l’OIQ voulait arracher à la Corporation de services des ingénieurs du Quebec, et que la partie incrémentale due aux frais d’honoraires reliés à l’opération n’est pas connue exactement, l’on remarque un bond significatif (+17.5%) dans les dépenses d’honoraire d’avocats externes et autres consultants en 2008-2009, et un bond énorme en 2009-2010 (+52%). Depuis, le budget a continué à augmenter, bien que moins rapidement. Il est à remarquer que l’augmentation des revenus publicitaires n’aura compensé qu’une toute petite partie des honoraires professionnels additionnels, et il me semble que l’on peut affirmer sans crainte que, juste d’un point de vue financier, et sans parler des dommages à d’autres niveaux qui sont difficiles à comptabiliser, mais qui sont sans doute encore plus catastrophiques à long terme, toute la manœuvre s’est soldée par un fiasco phénoménal.

Analyse du gâchis

Cette volonté de remettre la main sur ce que les dirigeants de l’OIQ d’après 2007 ont perçu comme ”la vache à lait qui leur avait échappée”, a fait des gagnants et des perdants. Voici donc les perdants de toute cette opération:

  • La population québécoise. Pendant que l’OIQ avait pour priorité de soustraire des revenus à la Corporation, quelques dizaines d’individus, encouragés par des politiciens et des lobbyistes, abusaient de la crédibilité qui provenait de leur titre ingénieur pour s’adonner à la corruption, à la collusion et au financement illégal de partis politiques, et ce, sans être nullement inquiétés par leur ordre professionnel.
  • Les ingénieurs eux-mêmes. Non seulement ils ont dû subir, en raison du manque de vigilance de leur ordre qui avait les yeux principalement rivés sur des revenus hypothétiques,  des attaques à leur réputation, une perte de statut important et un taux de chômage grandissant, mais de plus une partie significative de leurs cotisations a été gaspillée pour mener des batailles politiques personnelles, pour satisfaire les folies de grandeur de la direction et assouvir de façon à peine cachée les ambitions politiques de certains élus,
  • L’Ordre des ingénieurs du Québec en tant qu’organisation. Aujourd’hui, en raison des priorités absurdes déterminées par ses dirigeants, la population croit que l’Ordre des ingenieurs est là pour défendre les ingénieurs, tandis que les ingénieurs croient qu’il est là pour leur soutirer directement ou indirectement autant d’argent que possible, pour privilégier les grandes firmes de génie-conseil et pour servir de tremplin politique à quelques élus. Le résultat global est une crédibilité au plus bas, et une situation financière exigeant des coupes drastiques.
  • La Corporation de services des ingénieurs du Québec, dont la déstabilisation a aussi engendré en son sein des guerres intestines, vraisemblablement voulue et surtout alimentée par les mêmes individus qui ont causé tant de tort à l’OIQ. Le résultat est qu’aujourd’hui la Corporation vit une telle déchéance morale, qu’elle est malheureusement devenue irrécupérable: la défense des intérêts des ingénieurs ne fait plus partie de la mission de l’organisation et les ingénieurs n’y voient plus qu’une ”sorte de Wal-Mart” qui les vise uniquement en tant que clients potentiels.  Sa pertinence est donc désormais pratiquement nulle, d’autant plus que des bénévoles agissant dans les réseaux sociaux  pour contrer les attaques à la réputation des ingénieurs, ainsi que pour s’objecter efficacement à l’introduction de règlements farfelus et tatillons, ont aujourd’hui énormément plus d’influence que la Corporation en a, et pourra en avoir dans l’avenir, puisqu’elle a perdu (ou écœuré à tout jamais) ses meilleurs éléments.

Pour ce qui est des gagnants, les voici:

  • Les avocats qui ont facturé des centaines de milliers de dollars par année à l’OIQ, pour des fins visant manifestement autre chose que la protection du public.
  • Les quelques individus ingénieurs haut-placés dans les deux organisations qui ont pu ainsi justifier des jetons de présence et/ou salaires et/ou avantages exorbitants. Pour ce qui est de leurs laquais, dont quelques uns sont encore en poste, eux aussi ont reçu quelques miettes, mais je ne serais pas étonné que certains se réalignent rapidement en fonction d’où tire le vent. Il est même probable qu’ il y en aura qui deviendront  soudainement les accusateurs les plus virulents de leurs anciens maitres-à-penser.
  • Le ”consultant en gouvernance” qui a rédigé en 2010 un soi-disant ”rapport”, où il reprenait les positions de ceux qui signaient le chèque de ses honoraires, sans même avoir la décence de rencontrer, ne serais-ce que pour la forme, les personnes qu’il condamnait à leur insu.
  • Les différentes firmes de consultants en relations publiques, firmes de gestion de crise, et firmes spécialisées en surveillance de réseaux sociaux, embauchées par les suspects habituels aux frais des membres aux cours des années afin d’essayer de défendre l’indéfendable.

Comment se sortir du bourbier?

Il est évident que l’Ordre doit se sortir de ce cauchemar, le plus tôt sera le mieux.

Les membres ne font pas vraiment la distinction entre les services aux membres non-obligatoires (assurance auto-habitation, services bancaires) et les services aux membres obligatoires (assurance médicaments et monopole sur l’assurance responsabilité professionnelle): ils voient juste une organisation famélique qui veut prendre de l’argent dans leur poches, par tous les moyens. Or, comme l’appui des membres sera déterminant aux cours des prochaines années pour réacquérir la confiance de la population, l’OIQ ne peut absolument pas se permettre de laisser cette perception s’installer durablement.

En fait, pour réacquérir de la crédibilité auprès des ingénieurs à l’intérieur d’un laps de temps raisonnable l’Ordre n’aura pas le choix que se retirer unilatéralement, officiellement et définitivement, des services aux membres. Cette saine approche, si elle est retenue, comportera aussi un avantage majeur par rapport aux litiges avec la Corporation de services des ingénieurs du Québec: les procédures actuellement en cours devant les tribunaux deviendront obsolètes, et l’Ordre n’aura nullement besoin de négocier avec, ou d’offrir quoi que ce soit, à la Corporation spécifiquement.

En effet, non seulement désormais l’utilité de la Corporation pour les ingénieurs est désormais nulle, mais aussi son l’utilité pour l’OIQ lui-même est nulle: En renonçant à sa mission principale qui était de défendre les intérêts des ingénieurs, et en éliminant toute ressource à l’interne ayant la moindre compétence pour accomplir sa véritable mission, la Corporation a “de facto” recrée l’ambigüité nuisible qui existait avant sa création, à l’effet que l’OIQ n’aurait pas pour seule mission la protection du public.

Heureusement l’OIQ aura bientôt un vis-à-vis, l’association indépendante en gestation, qui, même si elle l’affrontera sur le plan des idées, lui donnera néanmoins la légitimité pour pouvoir tenir un discours cohérent vis-à-vis du public.