Des pommes et des oranges

Dans la section ”Tableau de performances” du site de l’OIQ il y a un comparatif entre le montant de la cotisation versée par le ingénieurs et celle versée par certains autres professionnels au Québec, et notamment les infirmières, les avocats, les médecins, les comptables et les notaires. D’autres paramètres, comme les dépenses, le nombre de membres, le nombre d’employés, ainsi que des ratios dérivés y sont aussi inscrits. On voit bien que si, en tant qu’ingénieurs, l’on devait se fier à ce comparatif, nous devrions être contents d’avoir un Ordre si peu “gourmand“.

Malheureusement, la réalité est quelque peu différente.

En premier lieu, il y a des informations qui ne figurent pas dans le comparatif, dont:

  • La cotisation spéciale de 26,20 $ plus taxes imposée en 2013-2014, ainsi que  l’assurance-responsabilité de base de 15,35 $. Ne pas mentionner ces deux montants incorporés dans la facture totale permet au rédacteurs du tableau de faire croire que les ingénieurs verseraient la plus basse cotisation de tous les professionnels mentionnés, alors que ce n’est pas le cas.
  • Le nombre d’employés de l’OIQ mentionnés dans le comparatif ne sont que les employés réguliers. Cependant, le rapport annuel 2012-2013 fait aussi état de 26 postes temporaires et 5 postes contractuels, pour un total des effectifs de 172. Même en supposant que quelques un de ces postes ne sont pas à temps plein, il n’en demeure pas moins que le chiffre pertinent est bien plus près de 172 que de 141.

Deuxièmement, on fait grand cas de la cotisation supplémentaire imposée aux notaires. On mentionne notamment que cette cotisation supplémentaire aurait été de 675 $. Cependant,  le rapport annuel de la Chambre des notaires de l’année 2012-2013 mentionne plutôt un montant de 370 $. Bizarre.

Troisièmement, il y a certainement lieu de se poser la question à savoir si l’on ne devrait pas plutôt comparer la cotisation de l’OIQ à celle d’autres Ordres regroupant des ingénieurs, plutôt qu’à celle d’Ordres de professionnels dont les activités, les contraintes et les milieux de travail sont très différents. Dans les faits, les montants de cotisation levés par les Ordres des ingénieurs des autres provinces canadiennes sont généralement plus bas qu’au Québec, et ce, même sans considérer la cotisation supplémentaire de 90 $!

Cela étant dit, les éléments ci-haut soulevés, même s’ils donnent un aperçu de l’esprit avec lequel le comparatif a été préparé, sont somme toute mineurs.

Les éléments majeurs qui font que le comparatif ne tient pas la route sont le fait que la cotisation, même avec les frais associés, n’est plus désormais la composante la plus importante du coût d’être ingénieur, qui est désormais devenu le paramètre à comparer au coût d’être infirmière, médecin, avocat, CPA ou notaire; ainsi que le fait, encore plus important, qu’il y a un différence fondamentale entre les ingénieurs et les autres professionnels mentionnés dans le comparatif présenté: Les ingénieurs, dans leur grande majorité, ne travaillent pas directement avec le public.

À titre d’exemple, quand est-ce que vous avez appelé à titre individuel un ingénieur pour calculer une poutre? Ou pour concevoir un avion? Ou pour développer un plan d’urgence d’une usine?

Par contre, c’est quand la dernière fois que vous avez été à l’hôpital et vous avec fait affaire avec des médecins et des infirmières? Cela ne fait pas si longtemps n’est-ce pas? Par ailleurs, avez-vous déjà acheté une maison ou un terrain, ou encore signé une hypothèque ? Eh bien, alors vous n’avez pas eu le choix que de faire affaire avec un notaire. Voici un autre exemple: Avez-vous déjà eu un différend avec votre employeur, votre voisin ou votre compagnie d’assurances? Cela est hautement probable, et dans de tels cas se passer d’un avocat c’est difficile et peu judicieux, même avec leurs taux horaires effarants. Enfin, est-ce vous préparez votre rapport d’impôt vous même? Si vous avez juste des revenus salariaux et que vous n’avez pas de propriétés ni de placements, il est vraisemblable que n’avez pas fait appel à un comptable…dans tous les autres cas, c’est l’inverse qui est vrai.

De plus, la loi sur les ingénieurs actuelle ne couvre qu’une petite partie des activités accomplies par l’ensemble des diplômés en en génie, alors que pratiquement tous les domaines typiques d’activité des diplômés en médecine et en sciences infirmières sont couverts par leur loi, de même que pour ceux qui ont fait des études de notariat. Pour ce qui des diplômés en droit et en comptabilité, la situation est un peu moins radicale, mais le pourcentage de ceux qui doivent être membres de leur ordre professionnel pour effectuer leur travail est quand même bien plus élevé que pour les diplômés en génie. Il est à remarquer que même si le projet de loi 49 était adopté intégralement (ce qui est loin d’être probable), cela ne changerait pas grand chose à cet état de fait.

On voit donc bien que l’exercice effectué par l’OIQ revient à comparer des pommes avec des oranges, et que dans la pratique l’Ordre des ingénieurs a à accomplir un travail considérablement moins complexe que celui de tous les autres Ordres mentionnés. Dans ces conditions, il est donc parfaitement normal que la cotisation des ingénieurs n’est pas aussi élevée que celle d’autres professionnels. En fait, la cotisation des ingénieurs devrait même être significativement inférieure à celle des infirmières, qui , de par la nature de leur travail dans les hôpitaux et dans les cliniques, doivent presque toutes être encadrées de près.

À cela s’ajoute d’ailleurs le fait que, si l’on exclue les infirmières, les membres de l’OIQ constituent un groupe considérablement plus important que les membres de tous les autres ordres professionnels mentionnés. Cela devrait normalement permettre des économies d’échelle considérablement plus importantes, mais cet avantage compétitif, qui était adéquatement exploité jusqu’au milieu des années 2000, ne l’est manifestement plus.

Maintenant, si l’OIQ avait  bien fait son travail d’encadrement en ce qui a trait aux ingénieurs qui ont un impact sur la sécurité des structures (lire: viaducs), ainsi que sur ceux qui brassent des affaires (lire: contrats publics), aujourd’hui on en entendrait parler très peu dans les médias. Cela serait bien pour la profession, et probablement certains d’entre nous accepteraient gracieusement l’augmentation de la cotisation, même injustifiée, ne serais-ce que par esprit de corps. Cependant, le problème est que les révélations quasi-quotidiennes à la Commission Charbonneau ont démontré que l’OIQ a misérablement failli à la tache de protéger le public au cours des dernières années. Cela rend encore plus odieuse la volonté des dirigeants actuels de l’OIQ de nous demander toujours plus d’argent, alors qu’ils sont eux mêmes les principaux responsables de cette débâcle monumentale!

Il est donc normal aussi qu’un nombre grandissant d’ingénieurs se questionne sur l’opportunité de donner plus d’argent en gestion à des personnes qui ont déjà largement démontré leur parfaite incapacité à administrer judicieusement les fonds considérables dont ils disposent!