Culot à toute épreuve ou manque de mémoire corporative?

Suite au bouleversant témoignage de Mme Karen Duhamel, ing. à la Commission Charbonneau, je suis resté abasourdi en lisant le communiqué de presse de l’OIQ, et notamment le paragraphe suivant (les soulignés sont les miens):

“L’Ordre tient d’autre part à souligner que les faits évoqués par madame Duhamel remontent à 2003, une période où la société québécoise était peu équipée en termes de ressources spécialisées ou de pouvoirs d’enquête – pour faire face à des situations de corruption, de collusion ou de contributions illégales aux partis politiques que ce soit les autorités policières ou le Directeur général des élections du Québec. L’Ordre n’y faisait malheureusement pas exception et le gel de la cotisation de ses membres à 180 $ pendant une période de 15 ans (1990-1991 à 2004-2005) n’est pas étranger à ce manque de ressources pour faire face à la situation.”

Une fois bien assis, et après avoir repris mon souffle, je me suis posé les questions suivantes:

  • Quel est le lien entre le fait que le syndic de l’OIQ, ou quelqu’un dans le bureau du syndic, ait ignoré la dénonciation d’une ingénieure qui signalait une situation extrêmement grave, et le fait que, d’après le rédacteur du communiqué (et de ceux qui l’ont approuvé) “la société québécoise était peu équipée en termes de ressources spécialisées ou de pouvoirs d’enquête”?
  • En quoi le “gel de la cotisation” aurait-il empêché le syndic de faire enquête sur une dénonciation aussi grave?

L’art de noyer le poisson

En ce qui a trait à la première question, je ne peux qu’arriver à la conclusion que vouloir mettre en cause la société québécoise toute entière pour justifier un regrettable geste individuel posé par le syndic, ou par quelqu’un dans le bureau du syndic, ne peut avoir pour but que de chercher à noyer le poisson. Cette personne doit être identifiée et, s’il y a lieu, éloignée d’un quelconque poste de responsabilité dans l’organisation, voire même enquêtée par le syndic actuel.

Par ailleurs. la partie de l’affirmation relative aux ressources spécialisées et aux pouvoirs d’enquête disponibles en 2003 me fait carrément penser à ce que certains amateurs de science fiction appellent la methode Chewbacca: À ce que je sache 2003 ce n’était pas la pré-histoire, et le cas dénoncé par Madame Duhamel pouvait être investigué en interrogeant les individus en cause, en exigeant de voir des documents et en comparant différents témoignages, ce que le syndic avait toute l’autorité de faire à l’époque.

Récupération

Pour ce qui est de la deuxième question, je trouve que l’approche du rédacteur du communiqué est carrément indigne: Un évènement grave, qui met l’Ordre, ainsi que certains de ses membres, en très mauvaise lumière, fait l’objet d’une tentative de récupération médiatique pour essayer de justifier indirectement une augmentation de la cotisation. Malheureusement pour le rédacteur du communiqué, et de ceux qui l’ont approuvé, il n’est pas difficile de prouver que les prémisses sont carrément farfelues:

D’après le rapport annuel 2003-2004 les dépenses réelles du bureau du syndic étaient de 806,750 $ en 2002-2003 et de 908,311 $ en 2003-2004, donc certainement suffisantes pour enquêter sur un cas d’une telle gravité.

– Plus important encore, et d’après le même rapport annuel, il existait à l’époque un fonds de défense en matière déontologique, dont le but était justement d’aider les siffleurs d’alerte à faire face à des représailles légales de leur employeur ou de leur clients. Les montants dans ce fonds de défense étaient de 217, 617 $ en 2002-2003 et de 645,775 $ en 2003-2004.

Il y a aussi lieu de remarquer qu’une analyse des procès verbaux de l’époque pourrait montrer si   le syndic avait demandé au conseil d’administration davantage de ressources pour faire fonctionner son bureau. Dit entre parenthèses, puisque cette information concerne directement la protection du public, il n’y a aucune provision dans la loi d’accès à l’information qui permettrait à l’Ordre de refuser l’accès aux informations pertinentes.

 Conclusion

Alors, si ceux qui ont écrit et ceux qui ont approuvé les textes des communiqués, tous sous la responsabilité du directeur général, étaient au courant des éléments mentionnés ci-dessus, la seule conclusion à laquelle il est possible d’arriver est qu’ils ont ont un culot à toute épreuve. S’ils ne les connaissaient pas jusqu’à aujourd’hui, alors il y a un manque flagrant de mémoire corporative.

Peu importe quelle est l’hypothèse la plus proche de la réalité, il est clair que ce genre d’approche ne peut qu’aggraver ultérieurement l’actuel état de crise de l’OIQ.